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Transmis par Alain le 12 juillet 2017

Pour qui vote-t-on ?

On pose plus souvent la question : « Pourquoi vote-t-on ? » que la question : « Pour qui vote-on ? ». Et la réponse à la question pourquoi vote-t-on est simple : pour permettre aux citoyens d’exercer leur souveraineté. En effet, lorsque le peuple est souverain, chaque électeur est détenteur d’une fraction de l’autorité souveraine et lorsqu’il vote, c’est lui qui détermine et conduit la politique de la Nation.

« Le citoyen n’est pas seulement un détenteur de droit individuel. Il est détenteur d’une part de la souveraineté politique. C’est l’ensemble des citoyens, constitués en collectivité politique ou en « communauté de citoyens » qui dispose de la souveraineté. C’est le sens des expressions bien connues : le citoyen est « roi » ou le citoyen est « souverain » Dominique Schnapper, Qu’est-ce que la citoyenneté ?

La réponse apportée à la question « Pourquoi vote-t-on ? » dispense de poser la question « Pour qui vote-t-on ? » puisqu’elle y répond. Si on vote, c’est bien évidemment pour les citoyens, pour les électeurs. C’est pour eux, et pour eux seuls, que les élections sont organisées : elles leur permettent d’exercer leur souveraineté.

En admettant que le citoyen soit aussi souverain qu’on le dit, il me semble tout de même que les élections ne profitent pas qu’aux seuls électeurs. Elles profitent aussi aux élus, aux partis politiques et à l’État lui-même.

Exercer des fonctions politiques (maire, député, sénateur, conseiller général ou départemental) c’est occuper un emploi. Les élections sont donc le recrutement d’un candidat à un poste à pourvoir. Imaginez une entreprise qui souhaite recruter un directeur administratif et financier ou un directeur des ressources humaines. Dans un premier temps, elle fait savoir qu’un poste est à pourvoir. Des candidatures postulent à ces postes en présentant leur candidature. Le service du personnel reçoit les candidats et fixe son choix sur un candidat à qui il confie le poste.

Les élections se déroulent à peu près de la même manière. Dès que la période de dépôt des candidatures est ouverte, un certain nombre de personne présentent leur candidature. Lorsque la liste définitive des candidats est arrêtée, elle est communiquée aux électeurs, qui examinent chacune des candidatures et, par l’élection, retiennent un candidat pour le poste de député ou autre à pourvoir.

Je sais très bien que tous les élus disent la même chose : je ne fais pas de la politique pour gagner de l’argent, mais par passion, pour servir mon pays. La politique est un sacerdoce, je gagnerais beaucoup plus dans le privé. En admettant que cela soit vrai, cela ne suffit pas à empêcher qu’un élu est payé et qu’il vit, en général pas trop mal, de l’argent qu’il gagne en exerçant son « sacerdoce ». Par suite, être élu, c’est bien décrocher un emploi. Un emploi un peu particulier, mais un emploi tout de même.

Il est vrai encore que lorsqu’on parle des élus, on n’emploie pas le même vocabulaire que pour les autres fonctionnaires. On ne dit pas qu’ils perçoivent un traitement mais une indemnité. On ne dit pas qu’ils ont été recrutés dans la fonction publique, mais qu’ils exercent un mandat. Mais ces différences de terminologie ne suffisent pas à empêcher que pour un élu, son « mandat » est un emploi dans la fonction publique d’État ou la fonction publique territoriale.

Au soir des élections, les membres des partis qui ont remporté les élections laissent éclater leur joie. Ils scandent : « On a gagné, on a gagné… ».et débouchent le champagne. Pourquoi, à votre avis, font-ils cela ? Parce que le problème du chômage a été résolu, les déficits résorbés, la finance mise au pas ? Non. Ce qu’ils célèbrent, c’est leur victoire à eux, leur victoire personnelle : ce sont eux qui ont décroché les postes à pourvoir, ce sont eux qui ont gagné, pas leurs électeurs. .

On me répliquera que ce qu’ils célèbrent, ce ne sont pas les postes qu’ils ont décroché, mais la victoire de leurs électeurs. Maintenant qu’ils ont gagné, le plus important est fait. Bien sûr, le chômage n’est pas encore résorbé ni la finance jugulée, mais maintenant qu’ils sont au pouvoir, c’est comme si c’était fait. Ce qu’ils célèbrent par conséquent, c’est la disparition du chômage et la mise au pas de la finance. Ils le font juste avec un peu d’avance, voilà tout.

Vous avez remarqué aussi qu’après les élections, notamment les législatives, les candidats remercient les électeurs qui ont voté pour eux, même s’ils ont perdu. S’ils le font, c’est parce que les électeurs qui ont voté pour eux sont ceux qui se sont prononcés en faveur de leur candidature. Ils voulaient que ce soit eux qui décrochent le poste à pourvoir. .

Les partis politiques sont un autre bénéficiaire des élections parce que les élus ne sont pas les seuls à recevoir de l’argent. Les partis politiques, en tant que tels, sont aussi financés par des fonds publics. Au soir de chaque élection, les responsables sortent leur calculette pour faire les comptes et savoir quelles recettes financières le parti peut attendre. C’est un fait évident qu’un revers électoral pose des problèmes de financement aux partis politiques. C’est pourquoi « gagner les élections » est vital pour l’équilibre financier des partis. Le système électoral est ainsi la vache à lait qui sert à financer les partis politiques.

On me répondra que tout ceci est normal. Il ne peut y avoir de démocratie sans financement de la vie publique. Il faut bien que les partis vivent, et donc qu’ils perçoivent de l’argent public ou privé. C’est tout à fait possible, mais cela n’empêche pas que les partis politiques sont les bénéficiaires d’une victoire électorale parce qu’elle signifie une rentrée financière.

L’État, enfin, est encore un autre bénéficiaire du système électoral,

Lorsqu’on parle de l’Ancien régime, on évoque inévitablement la « monarchie absolue ». L’idée de monarchie absolue recouvre en fait deux idées qu’il convient de distinguer. La première est celle d’un État tout puissant, un État qui a le pouvoir de faire tout ce qui lui plaît, un État qui détient tout les pouvoirs. Un État que l’on pourrait presque qualifier de totalitaire. La seconde idée, indépendante de celle de l’intensité du pouvoir, est celle de son origine : le pouvoir vient de Dieu. C’est la monarchie de droit divin.

La première de ces deux idées est fausse d’un double point de vue. D’abord, l’État d’Ancien régime était loin d’être tout puissant. Son pouvoir était au contraire limité.

« Un État finalement fort peu absolu. Les historiens s’accordent pour reconnaître que le propre de la monarchie absolue était d’être limitée. La royauté d’ancien régime a certes rêvé l’État absolutiste mais, par scrupule plus encore que par impuissance, elle est bien loin de l’avoir réalisé. » Harouel, Histoire des institutions de l’époque franque jusqu’à la révolution.

L’idée d’un État d’Ancien régime tout puissant n’est pas seulement fausse absolument, elle est également fausse relativement. Dans l’esprit des gens, les prérogatives de l’État mis en place par la révolution française, son pouvoir sur l’individu, étaient moins importants que ceux de l’État d’ancien régime. Or, c’est le contraire qui est vrai.

« La révolution va être le creuset d’un État autrement absolu que celui de l’Ancien Régime. » Harouel, Histoire des institutions de l’époque franque jusqu’à la révolution.

« La révolution n’a point tendu à perpétuer le désordre, à le rendre en quelque sorte stable, à méthodiser l’anarchie, comme le disait l’un de ses détracteurs, mais plutôt à accroître les droits et la puissance de l’autorité publique. » Tocqueville, L’ancien régime et la révolution.

Ce que l’on appelle l’absolutisme, c’est en fait la centralisation, c'est-à-dire le transfert des pouvoirs locaux dans les mains de l’État central. Il est vrai que la monarchie s’est attachée à cette œuvre centralisatrice mais elle ne l’a pas achevée. Et c’est la révolution française qui a porté l’absolutisme de l’État à son paroxysme.

« Ce pouvoir exécutif, avec son immense organisation bureaucratique et militaire, avec son mécanisme artificiel et compliqué, son armée de fonctionnaires d’un demi-millions d’hommes et son autre armée de cinq cent mille soldats, effroyable corps parasite qui recouvre comme d’une membrane le corps de la société française et en bouche tous les pores, se constitua à l’époque de la monarchie absolue, au déclin de la féodalité qu’il aida à renverser. Les privilèges seigneuriaux des grands propriétaires fonciers et des villes se transformèrent en autant d’attributs du pouvoir d’État, les dignitaires féodaux en fonctionnaires appointés, et la carte bigarrée des droits souverains médiévaux contradictoires devint le plan bien réglé d’un pouvoir d’État, dont le travail est divisé et centralisé comme dans une usine. La première révolution française, qui se donna pour tâche de briser tous les pouvoirs indépendants, locaux, territoriaux, municipaux et provinciaux pour créer l’unité bourgeoise de la nation, devait nécessairement développer l’œuvre commencée par la monarchie absolue : la centralisation, mais en même temps, aussi, l’étendue, les attributs et l’appareil du pouvoir gouvernemental. (…). Chaque intérêt commun fut immédiatement détaché de la société, opposé à elle à titre d’intérêt supérieur, général, enlevé à l’initiative des membres de la société, transformé en objet de l’activité gouvernementale, depuis le pont, la maison d’école et la propriété communale du plus petit hameau jusqu’aux chemins de fer, aux biens nationaux et aux universités. »
Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte.

L’autre aspect de l’absolutisme se rapporte à l’origine du pouvoir. Le pouvoir du roi d’ancien régime venait d’en haut. Le pouvoir du nouveau régime vient d’en bas : de la nation ou du peuple, comme on voudra. Qu’importe, alors, que le pouvoir de l’État se renforce puisque c’est le peuple lui-même qui l’exerce ? Cette idée que le peuple exerce le pouvoir rassure : le peuple ne peut pas se faire du mal à lui-même. Jamais il n’utilisera son pouvoir à mauvais escient. La croissance indéfinie des droits et des pouvoirs de l’État sur l’individu ne présente aucun inconvénient. Puisque le peuple est souverain, il n’y a pas de risque à ce qu’il soit tout puissant.

C’est précisément le suffrage universel et le système électoral (les élections honnêtes, libres et contestées) qui sert de support à l’idée de souveraineté du peuple et qui, par suite, permet de réduire au silence tous ceux qui protesteraient contre l’extension indéfinie du pouvoir de l’État sur l’individu.

« Une fonction essentielle du suffrage universel est la facilitation de la domination exercée par l’État moderne. Il est en effet important de noter la concomitance historique depuis plus d'un siècle entre des deux évènements : d'une part, la consolidation définitive du suffrage universel et sa généralisation aux femmes et aux majeurs de dix huit ans, son extension à l'élection du chef de l'État ; d'autre part le constant renforcement de l'appareil d'État ainsi que ses interventions dans tous les aspects de la vie sociale. Philippe Braud., Le suffrage universel contre la démocratie.

Mon opinion est que si l’on désigne l’électeur comme seul et unique bénéficiaire des élections, c’est parce qu’en le mettant en avant on cache ceux à qui elles profitent vraiment. De plus, dans la mesure où le système électoral est organisé au profit des élus, des partis politiques et de l’État, je doute qu’il soit réellement le moyen pour le citoyen d’exercer sa souveraineté.

Alain

Tag(s) : #Expression libre

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